Édition du génome : sommes-nous suffisamment responsables ?

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La correction de séquence génomique, outil potentiellement puissant contre la maladie et la souffrance, pourrait-elle changer ce qui définit l’être humain ?

Dans la superproduction Jurassic Park, réalisée en 1993 par Steven Spielberg, la conversation tendue entre les scientifiques réunis autour d’un dîner sur l’aspect déontologique du recours à l’ingénierie génétique est l’une des scènes les plus mémorables du film. C’est Jeff Goldblum qui incarne le théoricien du chaos Ian Malcolm qui l'emporte :

« Le pouvoir génétique est la force la plus terrible que la planète ait connue, mais vous la maniez comme un enfant qui a trouvé le flingue de son père... Vos savants étaient si pressés par ce qu’ils pourraient faire ou non qu’ils ne se sont pas demandé s’ils en avaient le droit. »

C’était en 1993. La génétique a beaucoup évolué depuis. En 1996, la brebis Dolly fut le premier animal cloné. Puis, en 2003, l’intégralité du génome humain a été séquencée.

En novembre 2017, la dernière étape de notre relation de plus en plus intime et complexe avec nos gènes a été franchie lorsque le Californien Brian Madeux, 44 ans, a reçu une injection de copies d’un gène correctif pour tenter de guérir sa maladie de Hunter. L’injection était destinée à modifier directement le code génétique de Brian Madeux, en retirant les segments défectueux du génome et en le reconstituant.

En cas de succès, ce traitement sera un grand pas vers l’application médicale de la technologie de correction de séquence génomique. Mais sommes-nous en train d’ouvrir une boîte de Pandore ? Puisqu’à présent nous pouvons le faire, devons-nous nous demander si nous en avons le droit ?

Changer vos gènes, ou ceux des générations futures ?

Tout d’abord, il est important de distinguer deux types de corrections de séquence génomique : la correction génomique somatique et la correction dans la lignée germinale.

Tout organisme multicellulaire possède deux types de cellules : des cellules somatiques et des cellules germinales. Les cellules somatiques composent la majeure partie de notre organisme : notre peau, nos cheveux, notre sang et nos organes. Les cellules germinales, quant à elles, sont des cellules reproductrices : elles peuvent s’unir avec d’autres cellules lors de la fécondation et créer un embryon.

La correction des cellules somatiques, comme dans le cas de Brian Madeux, consiste uniquement à corriger les gènes dans une région donnée du corps humain, comme s’il s’agissait d’une intervention chirurgicale de précision. C’est une branche passionnante des biotechnologies.

Casebia, coentreprise créée par Bayer et CRISPR Therapeutics, vise par exemple à appliquer les techniques de correction des cellules somatiques pour relever les défis médicaux les plus urgents au monde, notamment concernant des pathologies hors de portée des traitements médicaux traditionnels.

Citons, par exemple, la cécité, qui est le plus souvent due à des facteurs génétiques. La cécité prend plusieurs formes, allant de la dégénérescence maculaire (la rupture de la macula, une petite zone essentielle située au milieu de la rétine) à la rétinite pigmentaire (la rupture et la perte des cellules de la rétine) ; chacune de ses formes est le résultat de centaines de mutations génétiques que nous commençons tout juste à comprendre.

Cependant, la correction des cellules somatiques permet aux spécialistes du génie génétique d’identifier précisément ces gènes, et de prendre des mesures pour les corriger. Bien que cette technique n'en soit qu'à ses balbutiements, elle a le potentiel de débarrasser l’humanité de pathologies qui constituent un fléau pour l’existence de notre espèce.

Cependant, la correction des cellules germinales est un phénomène plus compliqué, et beaucoup plus controversé.

Certaines de ces pratiques seraient, à mon avis, de nature eugénique, les parents pourraient se sentir contraints d’éliminer leurs mutations génétiques, pour des raisons sociétales, renforçant dès lors les préjugés et les inégalités sociales.

Pr Ernst-Ludwig Winnacker
Ancien secrétaire général de la Human Frontier Science Program Organization

Le problème avec la lignée germinale

La correction de la lignée germinale consiste à modifier les gènes porteurs d’informations génétiques qui seront répliquées dans toutes les cellules reproduites après la modification génétique. Cela signifie que ces corrections pourraient être transmises aux futurs enfants du patient. Et à ses petits-enfants. Puis, potentiellement, à toute l’humanité.

Cet impact potentiel de la correction de la lignée germinale sur les générations futures, et non uniquement sur le patient, pose évidemment des questions d’éthique beaucoup plus importantes. Elles se divisent en trois catégories clés :

1) Le consentement

Les générations futures n’ayant pas leur mot à dire sur la manière dont nous corrigeons les gènes héréditaires, pouvons-nous considérer qu’il est éthique d’effectuer ces modifications capitales de ce que signifie être « humain » sans le consentement du sujet ? Cette question est particulièrement pertinente car ces gènes ne seront pas uniquement transmis à nos enfants, mais aussi à leurs propres enfants, et aux enfants de nos petits-enfants, à l’infini.

Ainsi, un choix d’ordre médical fait aujourd’hui pourrait avoir un impact sur la vie d’individus à naître de manière tout à fait incertaine.

2) La complexité

Bien que des progrès importants aient été faits dans la compréhension de la génétique humaine, la correction de séquence génomique est une science imprécise. Les génomes sont des systèmes complexes : chaque gène constituant le génome est lié aux autres. Nous ignorons comment la modification d’un gène peut affecter les autres gènes.

Le véritable défi vient du fait que certains attributs génétiques sont des expressions multigéniques car ils nécessitent la coopération de nombreux gènes différents. Il est donc difficile de corriger des séquences génétiques avec précision. En effet, on risque d’engendrer des caractéristiques négatives et imprévues.

« L'autisme ou la schizophrénie, par exemple, ont des composantes héréditaires, mais impliquent des centaines de gènes, » explique le professeur Ernst-Ludwig Winnacker, ancien secrétaire général de la Human Frontier Science Program Organization, et ancien membre du Comité national d’éthique allemand. « Cette interconnexion demeure incomprise. Personne ne peut prédire avec certitude ce qui se passera si nous modifions le génome. Les expériences dans le domaine de la lignée germinale sont donc dangereuses. »

Bien que la correction des cellules somatiques soit également complexe, elle peut être réalisée par étapes, et permet aux médecins de prendre en compte les expressions génétiques imprévues et de les corriger. Ces options n’existent pas dans la correction de la lignée germinale. « Il pourrait y avoir des conséquences fortuites, » affirme le professeur Winnacker. Mais si l’on corrige la lignée germinale, les héritiers de ces gènes ne pourront pas faire marche arrière. « Il n’est pas question d’étapes dans le domaine de la reproduction. La seule étape est un bébé. »

3) Risques sociaux

La capacité à corriger avec précision les cellules germinales embryonnaires pourrait présenter de nouveaux problèmes, particulièrement dans la manière dont nous concevons les êtres humains, individuellement et socialement. « Le véritable problème est que l’on risque de créer une société divisée en deux classes : celle des individus assez riches pour recourir à la correction de la lignée germinale, si celle-ci fonctionne un jour, et celle des individus trop pauvres pour en bénéficier, » met en garde le professeur Winnacker

Ce qui commencerait par une volonté d’éradiquer des pathologies dangereuses pourrait être dévoyé afin de modifier la taille, le poids ou la couleur des yeux. « Certaines de ces pratiques seraient, à mon avis, de nature eugénique, » déclare le professeur Winnacker. Il fait référence à un mouvement extrêmement controversé de la fin du 19e et du début du 20e siècle, qui a contribué à la montée du fascisme. Si de telles pratiques étaient autorisées, avertit Winnacker, « les parents pourraient se sentir contraints d’éliminer leurs mutations génétiques, pour des raisons sociétales, renforçant dès lors les préjugés et les inégalités sociales. »

Quoi qu’il en soit, dans des mains mal intentionnées, la technologie de correction de séquence génomique pourrait finir par transformer notre manière de penser l’humain.

Protéger l’avenir de l’humanité

Ces débats éthiques relevaient auparavant de la pure fiction spéculative. Mais avec les avancées de la correction de séquence génomique, elle quitte le champ de la science-fiction pour entrer dans les laboratoires du monde réel, nécessitant une définition des limites morales de la science. 

En décembre 2015, le Sommet international sur la correction du génome humain (organisé par les académies nationales des sciences des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Chine), au conseil duquel le professeur Winnacker a siégé, a conclu qu’un moratoire sur les « modifications génétiques des gamètes et des embryons, qui seront portées par toutes les cellules d’un enfant qui en sera issu et transmises aux générations suivantes au sein du patrimoine génétique humain, » serait nécessaire pour développer cette technologie de manière responsable.

Au plan international, ces recommandations ont été adoptées de manière inégale. Les lois et recommandations établissant ce qui est autorisé en matière de recherche sur la lignée germinale ou l’hérédité varient fortement selon les pays. À ce jour, 40 pays ont promulgué des lois restreignant ou interdisant les modifications de la lignée germinale. Certains interdisent toute recherche, d’autres autorisent uniquement les recherches en laboratoire, et d’autres encore n’ont mis en place aucune réglementation.

La technologie de correction de séquence génomique a un potentiel immense et un pouvoir infini. Pour profiter des bénéfices considérables que promet la correction de séquence génomique, nous devons avancer vers un consensus scientifique éthique. Il y a parfois trop de choses que nous ignorons concernant les systèmes aussi complexes que la génétique et la reproduction humaine. Avant de poursuivre les recherches simplement parce que nous le pouvons, il est important de déterminer si nous en avons le droit.

 

Le monde change et nous devons trouver maintenant des solutions pour préserver notre santé, notre alimentation et notre planète. Parce que mieux vivre, c'est possible !

 

L.FR.COM.05.2018.4859

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