Nous avons besoin d’une culture des opportunités

Weckruf_Europa_Aufmacher_Hero_1440x698-1.png

Tribune de Werner Baumann, Président du Conseil d’administration et Directeur Général de Bayer AG : l’Europe doit agir de toute urgence si elle veut rester un pôle d’innovation compétitif.

« L’avenir, il ne faut pas le prévoir, mais le permettre », a dit un jour l’écrivain Antoine de Saint-Exupéry. Une phrase intelligente dont l’Europe ferait bien de s’inspirer. En effet, on constate actuellement dans l’Union européenne la diffusion d’une posture qui, trop souvent, entrave l’avenir plutôt qu’elle ne le favorise.

Une posture qui ne perçoit pas la mondialisation et la concurrence comme des impulsions et des leviers de développement, mais comme des menaces. Une posture qui incite davantage à défendre les acquis qu’à oser relever de nouveaux défis. Un tel climat ne contribue pas à favoriser les innovations et les inventions. Et cette posture fait peser une menace sur le développement économique en Europe, un handicap majeur, en particulier dans cette période difficile.

En effet, nous avons besoin d’une Europe qui se développe et nous ne devons pas mettre en danger les acquis de la construction européenne.

Des éléments démontrent le profond climat de scepticisme qui règne en Europe à l’égard des avancées technologiques. Par exemple, lors de l’enquête « Technik-Radar 2018 » effectuée en Allemagne, seul un quart des personnes interrogées a déclaré que la technologie résout davantage de problèmes qu’elle n’en crée.

En conséquence de ce scepticisme, l’Europe est en passe de perdre son importance en termes d’innovation et de céder le développement technologique à d’autres régions du monde, et ce dans de nombreux secteurs. L’Europe est déjà en train de se faire dépasser par les États-Unis et la Chine en ce qui concerne l’intelligence artificielle.

La situation n’est pas meilleure pour une autre innovation révolutionnaire, la nouvelle technique de sélection CRISPR/Cas et autres technologies de sélection variétale. Cette technologie permet de compléter, voire de remplacer la sélection conventionnelle par une méthode nettement plus précise et plus rapide. Par exemple, des plantes offrant de meilleurs rendements ou résistant mieux à la sécheresse pourront être sélectionnées. Ces technologies pourront contribuer de manière importante à la sécurité alimentaire d’une population mondiale en constante augmentation et, dans le même temps, préserver les ressources et limiter les effets du changement climatique. 

L’Europe a des atouts exceptionnels pour jouer un rôle de leader face à ces enjeux.

Mais elle fait maintenant face à une décision de la Cour européenne de justice. L'année dernière, les législateurs sont arrivés à la conclusion que les technologies CRISPR/Cas et autres technologies similaires devaient être considérées comme une technique de modification génétique et qu’elles devaient donc être soumises à un contrôle strict. Il y a donc un risque que cette technologie prometteuse se développe hors de l’Europe. Il n’y a pas de motif fondé justifiant un tel contrôle strict des plantes sélectionnées de cette manière : elles ne contiennent aucun gène étranger et ne présentent aucune différence par rapport aux plantes sélectionnées selon des méthodes traditionnelles.

La balle est désormais dans le camp des autorités politiques. Ces dernières sont invitées à créer une nouvelle situation juridique qui permet de développer cette technologie également en Europe. Sinon, le message envoyé au reste du monde serait le suivant : « Nous n’avons aucune intention de jouer un rôle dans ce domaine. » 

Que faut-il donc faire pour que l’Europe redevienne un pôle d’innovation hautement compétitif ? Trois choses figurent en tête des priorités.

La première : le Brexit. La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne est un coup rude, en particulier pour la capacité d’innovation de l’UE. Le Royaume-Uni est en effet l’un des pays les plus innovants d’Europe. Dans ce contexte, il est crucial que l’UE s’attache à garantir la coopération la plus étroite possible avec le Royaume-Uni après le Brexit, tant sur le plan économique que dans les domaines des sciences et de la recherche.

Deuxième chose : le capital-risque. Les États-Unis ont montré la voie dans ce domaine. Le capital-risque joue un rôle extrêmement important lorsqu'il s’agit de transformer des idées et des connaissances scientifiques en entreprises à succès. D'autres régions s'engagent sur cette voie, même l’Europe, mais le retard à combler reste grand. En 2017, les investissements en capital-risque ont atteint 63,8 milliards d’euros aux États-Unis, contre seulement 15,6 milliards d’euros en Europe. Ces chiffres n'autorisent qu'une seule conclusion : l’Europe doit faire davantage pour que la mise en œuvre d’idées prometteuses n'échoue pas pour des raisons financières.

Troisième chose, et c’est le point le plus important : ce dont l’Europe a le plus besoin, c’est d’un changement de culture, d’une nouvelle façon de penser. Il faut se détacher de l’immobilisme craintif face à d’hypothétiques risques, et adopter une attitude courageuse et ambitieuse pour saisir les opportunités. 

Bien entendu, il est souhaitable que le progrès technologique s’accompagne d’un débat public critique et complet. Mais il est essentiel que ce débat soit conduit de manière professionnelle et que les décisions des autorités de réglementation reposent sur des connaissances scientifiques fondées.

Malheureusement, nous sommes actuellement très éloignés de cet idéal dans l’UE : les émotions dominent dans les débats et bien souvent, ces derniers reflètent peu l’état actuel des connaissances. Les peurs sont attisées et ce climat se répercute sur les réglementations restrictives qui entravent le progrès technique au lieu de le favoriser.

Avec une telle attitude, l’humanité n’aurait sans doute pas réussi à accomplir tous les progrès réalisés depuis ces dernières décennies : elle s’est libérée de la misère. Par exemple, l’espérance de vie moyenne était de 31 ans en 1800, elle est aujourd'hui de 72 ans. En 1970, 28 % des gens souffraient de la faim, contre seulement 11 % aujourd'hui. 

Il s'agit d’un triomphe des Lumières qui ont placé l’Homme et la Science au premier plan, un courant philosophique qui a vu le jour en Europe. Nous voulons à présent nous inscrire dans cette tradition : l’Europe des Sciences et de la Technologie, l’Europe des Inventeurs qui a offert au monde l’imprimerie et le piano, le microscope et la machine à vapeur, les antibiotiques et l’automobile, l’Airbag et le lecteur mp3 et qui a créé le premier ordinateur.

Nous pouvons réaliser de grandes choses à l’avenir : ne serait-il pas formidable d’éradiquer définitivement des maladies comme le cancer ou la maladie d’Alzheimer, comme nous l’avons fait avec la variole qui n’existe plus depuis 1977 ? Ou de venir à bout de la faim qui touche encore 800 millions de personnes dans le monde ? Nul ne sait si nous y parviendrons un jour. Nous ne pouvons pas prédire l’avenir. Mais nous pouvons le rendre possible, pour le plus grand nombre de nos concitoyens.

Werner Baumann, Président du Conseil d’administration et Directeur Général de Bayer AG

Werner Baumann, Président du Conseil d’administration et Directeur Général de Bayer AG

Aller plus loin

Science & société

Communiquer la complexité : le dialogue entre la science et la société

Nous croulons sous les informations, mais il est de plus en plus dur de savoir que croire, à qui faire confiance... Quel...

Lire la suite
Lire la suite

Science & société

Vieillissement démographique : préserver la santé des seniors

Le vieillissement de la population mondiale est un défi pour les systèmes de santé ; les nouvelles technologies et les...

Lire la suite
Lire la suite

Science & société

Le big data permettra-t-il de vaincre le cancer ?

L’explosion des données patients pourrait permettre l’optimisation de la prise en charge du cancer, mais le big data se...

Lire la suite
Lire la suite

Science & société

Des potions magiques à la médecine de précision : l’histoire de la lutte anti-cancer

Le cancer reste l’un des plus lourds fardeaux de la société. Notre manière de le combattre reflète l’étendue de nos...

Lire la suite
Lire la suite

Science & société

Perspective moléculaire, ou comment repenser entièrement le cancer

Nous connaissons un véritable changement de paradigme dans notre compréhension du cancer. Les oncologues commencent à...

Lire la suite
Lire la suite

Science & société

Santé publique : une réflexion globale, des actions locales

Les maladies vectorielles tropicales touchent de façon disproportionnée les pays les plus pauvres. Une stratégie de...

Lire la suite
Lire la suite

Science & société

Sommes-nous sur le point de vaincre définitivement le paludisme ?

Au cours des dernières décennies, la prévention du paludisme a connu des avancées majeures. Sommes-nous pour autant sur...

Lire la suite
Lire la suite

Science & société

Édition du génome : sommes-nous suffisamment responsables ?

La correction de séquence génomique, outil potentiellement puissant contre la maladie et la souffrance, pourrait-elle...

Lire la suite
Lire la suite